Ce que les employeurs doivent savoir sur le sommeil
Annie Bourque, rédactrice
chez Pratiques RH
Si, en plus, une personne de l’équipe traverse un deuil ou des tensions liées à une séparation ou à la perte d’un être cher, il est fort probable que ses nuits soient perturbées par l’anxiété, l’inquiétude et le stress.
La question « Dormez-vous bien ? » devrait ainsi faire partie des échanges lors des évaluations annuelles, soulignait le chercheur émérite Charles Morin, de l’École de psychologie de l’Université Laval et du Centre de recherche CERVO.
Quelles stratégies permettent de surmonter les troubles du sommeil et de mieux comprendre leurs impacts en milieu de travail ? Conseils et solutions.
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Le rôle des employeurs face aux enjeux de sommeil
Le sommeil a un impact direct sur la concentration, la vigilance et la prise de décision au travail.
Certaines pratiques peuvent faire la différence : des horaires plus stables, une charge mieux répartie et de réels temps de récupération favorisent un meilleur sommeil.
Intégrer cet enjeu aux démarches de santé et sécurité du travail, notamment par la sensibilisation, permet aussi d’agir en prévention. Des gestionnaires outillés peuvent ainsi ajuster leurs pratiques et mieux soutenir leurs équipes.
Le manque de sommeil peut également s’inscrire dans les risques psychosociaux, en influençant le stress, l’irritabilité et les relations de travail.
Le sommeil, un angle mort en milieu de travail
Dans les milieux de travail, la fatigue demeure souvent un sujet tabou. « Si l’on est fatigué, on a l’impression d’être sous-performant et non apte à la tâche », confiait l’animateur de Midi Info, Alec Castonguay, à Annie Boilard, Distinction Fellow, CRHA.
Quelles sont les causes de cette fatigue ? Annie Boilard en énumère quelques-unes : fatigue oculaire liée au travail à l’écran, charge mentale, charge de travail ou encore fatigue de compassion.
La fatigue peut également découler d’un manque de reconnaissance ou d’un décalage avec les valeurs de l’employeur. « On peut se sentir fatigué simplement parce qu’on a l’impression d’accomplir des tâches qui n’ont pas d’utilité », souligne-t-elle.
Derrière ces manifestations, un facteur revient souvent : le sommeil, encore peu abordé au travail.
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D’autres facteurs à considérer
L’auteur du livre La fatigue, Dr Philippe Zawieja, de l’Observatoire sur la santé et le mieux-être au travail (OSMET) de l’Université de Montréal, invite à examiner les différents facteurs pouvant influencer la fatigue : l’horaire, le rythme de travail, l’environnement physique — lumière vive, bruit, vibrations, températures extrêmes — ainsi que les conditions de déplacement entre le domicile et le lieu de travail. La question du télétravail peut également se poser.
Il met également en évidence l’importance de s’interroger sur la durée des nuits, l’heure du coucher, le temps passé devant les écrans, l’activité physique ou encore les contraintes liées à la parentalité ou à la proche aidance.
Pourquoi le sommeil est-il essentiel ?
Selon Charles Morin, le sommeil constitue l’un des trois piliers de la santé globale, aux côtés de l’alimentation et de l’activité physique.
Il contribue notamment à la régénération des tissus et des muscles. Comme le rappellent souvent les parents à leurs enfants : va dormir pour mieux grandir. « Le sommeil aide aussi à consolider la mémoire », souligne Dre Maude Bouchard, neuropsychologue et directrice de la recherche et du développement chez Haléo, lors d’un webinaire présenté le 10 mars à l’occasion de la Journée mondiale du sommeil.
« Si on apprend quelque chose de nouveau durant la journée, ces informations sont rejouées dans notre cerveau pendant la nuit. C’est pourquoi, je conseille à mes étudiant.e.s d’éviter de passer une nuit à étudier. »
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Bon pour la santé cardiovasculaire
Le rythme cardiaque se modifie pendant le sommeil, ce qui exerce un effet protecteur sur le cœur. Au Japon, des médecins évoquent en 1982 le terme «Karōshi » ou « mort par surmenage » pour désigner des décès liés à une surcharge de travail. Lorsque les limites physiques et psychologiques sont dépassées, le corps peut céder, entraînant notamment des arrêts cardiaques ou des AVC.
Élimination des déchets métaboliques
Lors du webinaire, Dre Maude Bouchard compare le sommeil au fonctionnement d’un lave-vaisselle : il permet d’éliminer les déchets métaboliques. Un article récent de Science-Vie évoque le phénomène. Durant le repos nocturne, une circulation de fluides contribue à évacuer les protéines et les déchets accumulés dans les tissus nerveux.
Les conséquences néfastes d’un manque de sommeil
Dans un tableau évocateur, Dre Bouchard énumère les conséquences de l’absence de sommeil sur la santé psychologique. Cela provoque une augmentation de :
- Irritabilité
- Anxiété
- Dépression
- Troubles de dépendance aux médicaments, à l’alcool et au cannabis
- Problèmes de concentration, fautes d’inattention, perte de mémoire et manque de vigilance
- Épuisement professionnel
De mauvaises nuits à répétition nuisent à la santé physique et augmentent notamment les risques d’AVC, de diabète, d’obésité, d’hypertension, d’affaiblissement du système immunitaire, de troubles du système reproducteur, de problèmes cardiaques et de certains cancers.
Bien connaître ses besoins en matière de sommeil
La question est incontournable : combien d’heures sont nécessaires pour bien dormir ? La recommandation varie entre 7 et 9 heures. Cependant, certain.e.s se contentent de seulement 6 heures, sans impact tangible sur leur humeur ou leur fonctionnement cognitif.
« Pour ma part, je dors environ 9 heures. Je constate aussi qu’on dort moins en vieillissant ; il faut donc connaître ses besoins », suggère Dre Bouchard.
L’insomnie : un phénomène en forte croissance
Environ 50 % de la population souffre d’insomnie occasionnelle ou chronique.
Définition de l’insomnie : difficulté à s’endormir et à demeurer endormi. Cela peut se traduire par un réveil très tôt le matin et l’incapacité de se rendormir par la suite.
Neurologue à la clinique Haléo, Dre Bouchard explique qu’il est normal de connaître des épisodes d’insomnie de temps à autre. Cependant, le phénomène s’accentue chez les femmes en raison de leur cycle menstruel. Elles peuvent alors ressentir des crampes et des douleurs, ainsi que des variations hormonales, notamment une baisse de la progestérone et des œstrogènes.
Une question est revenue à maintes reprises lors du webinaire : Quel est le conseil concernant les chaleurs liées à la ménopause ?
« Les femmes sont nombreuses à vivre de l’insomnie durant cette période spécifique de leur vie. Elles traversent plusieurs changements hormonaux. Le sommeil est généré et régulé de façon hormonale », précise l’experte.
Face à ce corps ruisselant de sueur en pleine nuit, Dre Bouchard recommande de dormir dans des draps de fibre naturelle comme du coton ou du lin. « A-t-on un kit de rechange pas loin si on se réveille en raison d’une chaleur ? Il faut savoir que notre système nerveux est en réaction. Le cœur bat et il faut aussi le calmer en pratiquant des techniques de relaxation à cet effet ».
50 % de la population canadienne souffre d’un trouble du sommeil
25 à 30 % souffrent d’insomnie occasionnelle
10 à 15 % souffrent d’insomnie chronique
30 % sont aux prises avec des épisodes d’apnée du sommeil obstructive
Les pièges à éviter
En présence d’insomnie, certaines personnes tentent, par exemple, d’aller se coucher plus tôt afin de compenser le manque de sommeil. Mauvaise idée. Devant l’incapacité de dormir, le stress s’installe et un cercle vicieux se crée : plus le stress augmente, moins le sommeil est au rendez-vous.
Dre Bouchard rappelle l’importance du « principe de l’élastique », soit la capacité du corps à récupérer naturellement après une dette de sommeil. Elle recommande plutôt de miser sur une bonne hygiène de vie, notamment en limitant le café, l’alcool et l’exposition aux écrans en soirée.
Parmi les comportements à limiter:
- Modifier son horaire pour compenser une mauvaise nuit
- Faire une sieste trop longue ou trop tard en fin de journée
- Utiliser l’alcool, la médication ou le cannabis pour s’endormir
- Forcer le sommeil en l’absence de somnolence
- Laisser place aux pensées négatives
Qu’en est-il du cannabis pour mieux dormir ?
16 % des Canadiens utilisent le cannabis ou ses dérivés pour traiter leur insomnie, selon une étude réalisée par Charles Morin, de l’École de psychologie de l’Université Laval et du Centre de recherche CERVO.
Cette statistique, en hausse chez les 18 à 35 ans, préoccupe le chercheur. Environ 28 % d’entre eux y ont recours pour mieux dormir. Par ailleurs, tous groupes d’âge confondus, certaines personnes en consomment en moyenne au moins quatre fois par semaine.
« Il n’y a aucune donnée probante indiquant que le cannabis est efficace et sécuritaire contre l’insomnie. En revanche, ses effets négatifs sur la santé mentale des jeunes sont bien documentés. »
- Charles Morin
Quelle est l’efficacité des produits naturels comme la mélatonine ?
En vente libre en pharmacie, la mélatonine est très populaire. Ses bienfaits sont reconnus notamment en cas de décalage horaire. Dre Bouchard recommande toutefois d’en discuter au préalable avec un.e professionnel.le de la santé.
La mélatonine est naturellement sécrétée par le cerveau deux à trois heures avant l’endormissement. La spécialiste préconise l’utilisation de très faibles doses.
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Trucs à connaître
Tamiser la lumière
Le soir, deux à trois heures avant le coucher, Dre Bouchard suggère de tamiser la lumière. Lors d’une douche, il est préférable d’éviter d’allumer les néons de la salle de bain.
Lunettes orange : bon ou mauvais ?
Utilisées par les personnes ayant des horaires atypiques, ces lunettes permettent de filtrer la lumière bleue (provenant notamment des écrans), très stimulante pour le cerveau. En soirée, le recours à un filtre orangé contribue à diminuer la luminosité et peut favoriser la sécrétion des hormones du sommeil.
Profiter de la lumière matinale
Le matin, il est particulièrement bénéfique de s’exposer à la lumière naturelle, par exemple en prenant un café sur une terrasse ou près d’une fenêtre.
L’exercice physique
Il s’agit d’un outil particulièrement efficace, souligne Dre Bouchard, qui recommande de bouger de préférence le matin.
Attention aux pensées négatives
« L’architecture du sommeil est comparable à une danse. À chaque 24 heures, une vague arrive puis repart. Il est possible d’améliorer l’hygiène du sommeil en modifiant certains comportements », explique Dre Bouchard.
L’enjeu consiste notamment à limiter les pensées négatives et à les remplacer par des techniques de respiration.
Solution : la thérapie cognitive-comportementale
Les spécialistes privilégient cette approche, qui affiche un taux de réussite de 70 à 80 % en quelques semaines. Comparativement aux somnifères, elle offre des résultats durables.
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