Parole d’expert : « L'infonuagique crée de l’agilité et de la valeur pour l’entreprise. »
Karine Dutemple, rédactrice
chez Pratiques RH
Luc Pâquet, associé et évangéliste technologique chez Levio, nous explique les enjeux et avantages qui accompagnent cette technologie.
L’infonuagique au service de l’optimisation des ressources technologiques
PRH : En quoi consiste l’infonuagique ?
Luc Pâquet : L’infonuagique, c’est la possibilité d’utiliser des ressources technologiques (serveurs, stockage, logiciels et puissance de calcul) offertes par un fournisseur externe plutôt que par ses équipements internes. Ces ressources incluent le nuage public et le nuage privé.
Dans un nuage public, plusieurs organisations utilisent la même plateforme, tout en étant séparées les unes des autres. Dans un nuage privé, l’accès est réservé à une organisation.
PRH : Comment cette technologie est-elle née ?
L.P. : Il y a plusieurs années, dans une entreprise, un ministère ou un organisme, il y avait une salle de serveurs avec du matériel physique. Quand un nouveau besoin apparaissait, on achetait un nouveau serveur. Les organisations achetaient toujours plus gros que leur besoin réel, parce qu’elles voulaient prévoir une éventuelle hausse de la demande.
En achetant ou en activant trop de capacité sans mécanisme d'ajustement, près de 80 % de cette dernière restait inutilisée et les salles de serveurs manquaient d’espace. Les organisations ont donc parfois conclu que l'infonuagique coûtait trop cher. Le problème venait plutôt d’une mauvaise utilisation du modèle : elles achetaient ou activaient trop de capacité, sans mécanisme d’ajustement.
Ensuite, plusieurs entreprises ont virtualisé les environnements. L’idée était d’optimiser le matériel en faisant rouler plusieurs serveurs, bases de données et environnements virtuels sur une même infrastructure physique. Cette initiative a permis de mieux utiliser les équipements et de mieux gérer les coûts.
Néanmoins, il y avait encore une limite. Le site d’Amazon, par exemple, était très sollicité pendant le temps des Fêtes, mais beaucoup moins le reste de l’année. Un ingénieur a proposé de louer la capacité inutilisée à des tiers lorsque l’entreprise n’en avait pas besoin. C’est une des idées qui ont mené à l’infonuagique moderne.
Ce modèle change surtout la façon de gérer la capacité. Un petit serveur coûte moins cher qu’un modèle plus gros, et un serveur fermé ne génère habituellement pas les mêmes coûts qu’un serveur en fonction. Par exemple, un serveur utilisé pour préparer la paie pourrait fonctionner seulement pendant la période de traitement, puis être arrêté le reste du mois.
Les économies sont importantes lorsque l’organisation adapte ses pratiques. Le piège, c’est de reproduire dans le nuage les mêmes habitudes qu’en salle de serveurs : choisir trop de puissance, trop d’espace de stockage ou laisser des environnements ouverts inutilement. Dans une salle de serveurs, cette capacité inutilisée dort ; dans le nuage, elle est facturée.
PRH : Quels sont les avantages d’y recourir pour une entreprise ?
L.P. : Un des grands avantages de l’infonuagique, c’est son élasticité. Pour les entreprises en croissance, l’intérêt est évident. Deux ou trois personnes avec une idée n’ont pas besoin d’acheter une infrastructure complète dès le départ. Elles peuvent louer seulement ce qu’il leur faut, tester leur produit, augmenter la capacité si la demande monte, puis réduire les ressources si le besoin diminue.
Une entreprise peut utiliser une très grande puissance de calcul pendant quelques jours, pour faire des simulations ou analyser un volume massif de données, puis arrêter ces ressources dès que le travail est terminé.
Elle n’a donc pas à acheter des milliers de serveurs pour un besoin temporaire. Cela facilite aussi l’expérimentation : on peut tester plusieurs configurations, garder celle qui fonctionne et fermer les autres.
C’est particulièrement important pour l’intelligence artificielle, qui exige souvent beaucoup de puissance de calcul, de mémoire et de cartes graphiques spécialisées. Ces équipements sont coûteux et difficiles à obtenir. Pour une petite ou moyenne entreprise, passer par un fournisseur infonuagique est souvent plus réaliste que d’acheter et d’entretenir toute cette infrastructure elle-même.
Le nuage privé offre davantage de contrôle, mais il est généralement moins flexible. Si la capacité disponible est déjà utilisée, il faut acheter du matériel, l’installer et le configurer, ce qui peut prendre des semaines ou des mois. Il est pertinent lorsque les données sont sensibles ou soumises à des obligations réglementaires. Le nuage public offre une grande rapidité : si j’ai besoin de telle capacité, je peux l’obtenir presque immédiatement.
Il faut également noter que l’intelligence artificielle fonctionne difficilement sans infonuagique, parce qu’elle dépend de deux éléments : l’accès aux données et la puissance de calcul. Les modèles d’intelligence artificielle doivent analyser beaucoup d’information et cette analyse exige souvent des ressources informatiques très importantes.
Avec l’infonuagique, on peut les assembler pour créer quelque chose d’unique. Un centre de contact moderne peut combiner plusieurs services infonuagiques : téléphonie, clavardage, base de connaissances, intelligence artificielle et automatisation. Des robots peuvent utiliser le catalogue de produits et les informations de l’entreprise pour répondre à des questions simples.
Le gain de productivité vient du fait que les agents humains peuvent se concentrer sur les cas plus complexes. Les former pour répondre rapidement et correctement à toutes les questions est exigeant, et le taux de roulement dans ces postes est souvent élevé. L’automatisation permet donc de soutenir le service à la clientèle sans remplacer toute l’expertise humaine.
PRH : Est-ce que l’infonuagique peut soutenir efficacement la productivité d’une entreprise ?
L.P. : Oui, notamment en matière d’agilité. Les entreprises se réunissent souvent pour résoudre un problème ou attaquer un nouveau marché. On se tourne alors vers la personne responsable des technologies et on lui demande : qu’est-ce qu’il nous faut ? Par exemple, on veut faire le suivi GPS des camions de livraison pour optimiser les routes avec l’aide de l’intelligence artificielle.
Si l’organisation fonctionne uniquement avec sa propre salle de serveurs, comment pourra-t-elle répondre à ce besoin avec des ressources limitées ?
Avec l’infonuagique, l’entreprise a accès à différents niveaux de service. Le logiciel-service, ou SaaS, correspond à un outil déjà prêt à utiliser. L’entreprise n’a pas à développer ni à maintenir le logiciel : elle l’utilise comme un service, Teams est un bon exemple. On n’a pas besoin de le programmer pour l’utiliser : on consomme simplement un service en ligne déjà disponible.
Le PaaS (platform as a service) fournit une base technique déjà préparée. Certaines composantes comme des bases de données, outils d’intégration ou environnements de développement sont offertes par le fournisseur et l’entreprise les assemble pour créer sa propre solution.
Infrastructure as a service (IaaS), est le niveau le plus près de l’équipement brut : le fournisseur offre des serveurs, du stockage, du réseau et de la puissance de calcul. L’entreprise garde alors plus de responsabilités techniques, puisqu’elle doit configurer et gérer une plus grande partie de l’environnement.
Face au même défi, l’entreprise qui utilise l’infonuagique aura une longueur d’avance sur celle qui ne l’utilise pas. S’il s’agit d’implanter l’intelligence artificielle pour répondre aux clients au téléphone, l’entreprise plus traditionnelle sera encore en train de réfléchir à l’infrastructure pendant que l’autre fera déjà des prototypes.
« On entend souvent que l’infonuagique coûte cher. Toutefois, il faut regarder ce que cette dépense permet de créer. »
Une salle de serveurs peut sembler moins coûteuse si elle ne soutient que quelques systèmes, mais avec l’infonuagique, l’organisation peut parfois en développer davantage et générer plus de valeur. Ce n’est pas seulement une dépense : c’est une façon de créer de l’agilité et de la valeur pour l’entreprise.
Prenons l’arrivée de Copilot dans les boîtes courriel. On peut dire qu’avant, cela coûtait moins cher parce qu’il n’y avait pas d’intelligence artificielle, mais si le résumé d’une rencontre est produit automatiquement en quelques secondes, il faut aussi tenir compte de la valeur du temps gagné pour l’organisation.
La question devient donc : que vaut ce gain de temps ? Dans certains cas, il peut justifier l’investissement dans une licence ou un nouvel outil.
PRH : Est-ce que l’infonuagique est capable de s’adapter aux spécificités des différents marchés ?
L.P. : Un marché très spécialisé ne trouvera peut-être pas toujours une solution SaaS déjà prête pour lui, mais il pourra souvent utiliser d’autres composantes infonuagiques pour bâtir ce dont il a besoin.
Même dans les secteurs très réglementés, l’infonuagique peut être utile. On choisira peut-être un nuage privé plutôt que public, pour des raisons de réglementation ou de souveraineté numérique.
J’ai des collègues qui utilisent l’infonuagique pour développer de l’intelligence artificielle liée au programme Artemis, notamment pour faire des simulations autour du bras canadien. C’est un besoin extrêmement niché.
La solution finale ne sera peut-être pas entièrement dans le nuage, mais le parcours pour y arriver comme les essais, les simulations et les ajustements, peut être très infonuagique.
PRH : Quels sont les enjeux et les risques associés à l’infonuagique ?
L.P. : Dans les milieux réglementés, comme les organismes publics, les appels d’offres fonctionnent souvent avec des prix fixes, alors que l’infonuagique repose sur une consommation variable.
Le coût dépend du nombre d’utilisateurs, du volume de données, de la durée d’utilisation et de la puissance demandée. Il faut donc comparer des modèles de coûts plus souples. C’est encore un enjeu aujourd’hui : il est difficile de prévoir à l’avance si un système sera peu utilisé ou très populaire, ce qui complexifie la planification des coûts.
Ensuite, les coûts peuvent déraper rapidement. Par exemple, si quelqu’un démarre un serveur très coûteux un vendredi après-midi et l’oublie pendant toute la fin de semaine, la facture peut devenir difficile à expliquer le lundi matin.
C’est pourquoi il faut mettre en place une discipline financière en établissant des budgets, des alertes et des seuils. Si un projet est estimé à 100 dollars par mois, on peut mettre une alarme à 95 dollars et décider qu’à 102 dollars, on ferme temporairement les services.
L’autre risque souvent évoqué, c’est la sécurité. Toutefois, il n’est pas propre à l’infonuagique : il existait déjà lorsque les données étaient hébergées dans les salles de serveurs internes. Ce qui change, c’est l’approche. Dans le nuage, il faut sécuriser les accès, les identités, les permissions, les données et les échanges entre les systèmes.
Ensuite, il y la souveraineté numérique. Les organisations veulent savoir où sont leurs données, quelles lois s’appliquent, qui peut y accéder et ce qui se passerait si un fournisseur étranger interrompait un service. Ce n’est pas seulement une question technique : c’est aussi une question juridique, contractuelle et stratégique.
Pour une entreprise ayant beaucoup de propriétés intellectuelles, la question n’est pas seulement de savoir si les données sont protégées. Le chiffrement, les clés de sécurité et les droits d’accès limitent fortement les risques de consultation non autorisée. Elle doit aussi se demander qui contrôle l’environnement dans lequel ses données se trouvent et comment garantir l’accès au service.
Même si les données sont protégées, l’organisation doit se questionner sur ce qui arriverait si un fournisseur coupait l’accès à ses services, pour des raisons commerciales, juridiques ou politiques. L’entreprise peut être privée de ses outils, même si les données sont théoriquement sécurisées. C’est pourquoi certaines organisations prévoient des plans de relève : copies de sauvegarde, fournisseurs alternatifs ou capacité minimale hébergée ailleurs.
L’idée n’est pas de tout rapatrier à l’interne, mais d’éviter une dépendance totale. Si l’outil principal devient inaccessible, il faut une solution de rechange, même moins performante, pour continuer les opérations essentielles.
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